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Chapitre 2
Espagne, au large des îles Baléares – juin 2007
D'UN GESTE MACHINAL, Tommaso vérifia la fixation du détendeur des bouteilles dans son dos, la lampe frontale attachée sur son masque puis les manomètres à son poignet. Au-dessus de lui, la masse sombre du bateau et de sa quille projetait une ombre qui lui dissimulait l'éclat du soleil. Un câble d'acier tombait depuis la bouée de surface à un mètre de lui. Il empoigna la poignée coulissante qui y était engagée et la libéra de son axe. Puis d'un coup de rein, il se retourna et donna une impulsion de ses deux jambes. Les palmes fouettèrent l'eau dans une ondulation silencieuse et il commença sa plongée, aussi vite que possible, pour limiter les paliers de décompression lors de la remontée. Son corps glissait à présent dans une eau froide, lourde, chargée de particules et de poussière qui la rendaient opaque. D'une noirceur profonde, elle filtrait de plus en plus la lumière pour n'en laisser demeurer qu'un halo glauque. Le faisceau de la lampe traversait avec peine ce barrage, comme les phares d'une voiture se heurtant à un mur de brouillard. Trente, quarante, cinquante mètres ; quatrevingts mètres. Tommaso ralentit en touchant le repère laissé la veille. Il s'arrêta pour se donner le temps d'accommoder l'univers silencieux. Il bascula la valve d'alimentation de ses bouteilles sur celles contenant le mélange gazeux le plus riche. A cette profondeur, le trimix ne contenait plus que quinze pour cent d'oxygène pour une moitié d'hélium et un tiers d'azote. De nouveau, il sentait cette sérénité curieuse l'envahir tout entier. Chaque fois, le souvenir de ses premières plongées, enfant, dans les lacs d'Ecosse, lui revenait en mémoire. Le même sentiment de l'angoisse difficile à domestiquer, quand on ne sait plus où est le haut et le bas, plongé dans un monde totalement obscur et peuplé de formes floues, le plus souvent les effets d'illusion des courants. Il avait sept ou huit ans quand il avait commence à apprivoiser ce royaume des ombres, pour se protéger de ses autres angoisses, celles de la nuit. Baissant le regard, il appréhenda la masse sombre de l'épave, le bois pétrifié surgissant à demi du fonds sablonneux telles les côtes d'un animal déchiqueté. Un instant plus tard, il toucha le sol et quitta le cordage de plomb pour le réseau de filaments qui quadrillaient tout le terrain sur lequel s'était répandu ce qui restait de l'épave, au moment du naufrage puis à mesure que l'érosion et le temps l'avaient disloquée. Il parcourut l'espace familier de carrés de deux mètres sur deux, les petits cartons de plastique sur lesquels était inscrite la topographie des lieux. Dans le faisceau de sa lampe, il distinguait juste leurs contours à faible distance. Détachant le sac fixé à sa ceinture, Tommaso y puisa huit pitons et une bobine de fil de nylon ainsi qu'un petit marteau, avant de le rattacher directement au câble de sécurité. Puis il gagna à tâtons l'extrémité du périmètre et entreprit d'achever le quadrillage. Sa tâche menée à bien en dix minutes, il jugea qu'il pouvait s'accorder dix autres minutes au fond. Il serait temps ensuite de remonter en changeant progressivement de bouteille pour faire varier le mélange gazeux qu'il respirait. Demain, ils commenceraient à plusieurs, en se relayant, à dégager les sédiments accumulés dans le premier carré à l'aide d'une suceuse à eau.
En quelques coups de palmes, il gagna l'extrémité du chantier, là où la poupe énorme de la frégate était venue se fracasser trois cents ans plus tôt, en 1692. La masse se détachait à peine dans le manque de lumière et le tourbillon de sable. Tommaso posa les mains sur ce qui restait du château arrière, dont le plafond avait été arraché. Il caressa l'encadrement d'une fenêtre et se glissa à l'intérieur pour pénétrer dans la salle à manger du commandant. Il se stabilisa au niveau de ce qui avait dû être le plancher et n'était plus qu'un trou béant descendant vers les chambres, les réserves et l'armurerie qui avaient été pulvérisées lorsque le bateau s'était écrasé contre les rochers, ou peut-être avant, si les réserves de poudre avaient été touchées par l'incendie ... Fermant les yeux, il essaya d'imaginer les hommes d'équipage, leurs cris, lorsque leur univers avait soudain basculé. Où pouvait être le chevalier Guillaume de Lauzun, commandant du bord ? Dans cette cabine ou sur le pont, priant ou luttant ? Rouvrant les yeux, Tommaso plongea dans ce qui restait de la structure, glissant sous les quelques marches encore en place de l'escalier de coupée tribord, celui qui descendait vers le carré de l'équipage, sous le premier pont. L'obscurité était totale à présent. Tommaso s'arrêta pour contrôler sa respiration. Combien étaient morts là, sans même se rendre compte que le navire avait déjà plongé sous trente ou quarante mètres d'eau ? Immobile, il laissa glisser sur lui cette angoisse curieusement familière. Le frôlement dans l'eau le prévint une seconde avant le choc. L'imminence du danger fit bondir son coeur dans sa poitrine. Il se laissa tomber au sol en tendant la main vers son poignard. L'ombre passa au-dessus de lui, entraînée par son élan, tout en cherchant à se retourner. L'éclat de la lampe éclaira les arêtes acérées de la gueule ouverte. L'animal étrange se recroquevilla en faisant demi-tour pour attaquer de nouveau, ses yeux globuleux fixés sur le plongeur. Tommaso dégaina son poignard d'un geste lent tout en reculant avec précaution, rampant sur le fonds de sable. L'animal ne bougea pas.
© Timée-Editions, 2007
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